La tradition ancestrale des alpages entre la France et la Suisse est bouleversée par les normes sanitaires imposées par la maladie contagieuse qui touche les bovins.
Depuis des siècles, la montagne jurassienne a été un lieu de passage et parfois de rivalités. Actuellement, une partie des espaces pastoraux du massif sont utilisés l’été par des bovins suisses. Chaque année, ce sont environ 4 600 bêtes qui passent la frontière courant mai, pour la « montée ». La « descente » a lieu trois à cinq mois plus tard. Les bêtes sont contrôlées au passage par les douanes, leurs numéros d’identification sont répertoriés, et vérifiés en fin de saison. La frontière franco-suisse entre l’Europe et la non-Europe est donc très poreuse.
Sur les alpages français, des bêtes venues de France pâturent aussi l’été. Au total on compte près de 200 alpages « sur France ». Quant au foncier, un bon nombre de chalets appartiennent à des communes, sont propriétés privées de familles, d’éleveur·euses suisses, voire de congrégations religieuses. Sur les pâtures, on voit principalement des génisses françaises venues des élevages en Comté. Les troupeaux suisses sont plus diversifiés. Des vaches allaitantes ou génisses et bœufs, et parfois des troupeaux laitiers, ou même des chevaux suisses. Quelques troupeaux sont gérés en propriété par des paysan·nes français·es installé·es. Le tout avec une variété de statuts, la situation étant souvent héritée de pratiques anciennes.
Les troupeaux sont soit gardés par des berger·es, soit par des membres des familles elles-mêmes. Les bergers et bergères sont français·es et aussi parfois suisses. Côté suisse, on trouve une situation semblable. Mais ces équilibres changent. Aujourd’hui, on ne fabrique plus le fromage à l’alpage. La prime montagne versée par la Politique agricole commune (PAC) a exacerbé les tensions, car elle permet une rentabilité élevée de l’exploitation de ces espaces pour des éleveur·euses français·es. Enfin, le loup désormais présent a ajouté une couche de complexité.
En 2025, la Dermatose Nodulaire Contagieuse (DNC) va finir de tout bouleverser. Depuis le 1er janvier 2026, les troupeaux suisses n’ont plus le droit de traverser la frontière. Les éleveur·euses suisses ont dû chercher en urgence d’autres solutions pour leurs troupeaux, en Suisse. L’Association des Bergers du Jura Franco-Suisses et Amis [1] s’inquiète des conséquences, d’abord pour les berger·es salarié·es, dont le revenu dépendait de la montée des bêtes suisses. Ensuite pour l’entretien des prairie, pour lesquelles un pâturage est indispensable chaque année afin de maintenir l’équilibre floristique délicat, résultat d’années de bonnes pratiques.
Pour le moment, il semble que bon nombre de pâturages aient trouvé preneur·euses, les éleveur·euses jusqu’à 50 km et plus « sur France » y voyant des solutions aux sécheresses estivales. Ces éleveurs sont en système lait à Comté.
Les bovins suisses reviendront-ils en 2027 ? Sinon, que fera la filière Comté de ces espaces et ces paysages façonnés par les usages traditionnels ? Continuera-t-elle à jouer collectif comme elle le défend dans son image publique ?
Sur une zone où le foncier est aussi convoité, cette redistribution rapide et forcée des usages peut mettre en péril des pratiques et des équilibres fragiles, et remettre en cause les acquis voire les revendications de nombreux acteurs et actrices de ces espaces. L’Association des bergers souhaite prendre part à ce débat. À suivre donc…
Isabelle Barnier et Norbert Bournez
[1] Créée en 1993 par des bergères et bergers français·es et suisses en activité sur le massif jurassien, l’association est restée depuis franco-suisse.