Contre les violences symboliques, l’importance de raconter autrement les milieux ruraux

Les récits du rural qui prédominent semblent souvent bien éloignés de nos réalités. Une forme de violence symbolique à déconstruire pour les associations et les médias alternatifs comme Transrural Initiatives.

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Sortir des « affects tristes » sur les milieux ruraux et leurs habitant·es

Parmi les colères les moins visibles dans les milieux ruraux, le sociologue François Dubet [1] évoque le sentiment de mépris qui s’installe et se généralise quand les services publics ferment, les moyens financiers se raréfient. Il en souligne une cause majeure : l’impression d'être invisible, largué, de regarder impuissant filer le train de l'histoire, celle d'un monde qui se transforme rapidement. Ce sentiment de mépris, qui se transforme parfois en révolte, s’exprime aussi électoralement avec des votes de rejet ou la hausse de l’abstention - mais c’est plus complexe que la caricature qui consiste à décrire l’électorat rural partagé entre des « néos » de gauche et des « déjà là » de droite, voire d’extrême-droite.

Si les émotions en elles-mêmes ne se contestent pas - l’injustice ressentie s’avère d’ailleurs souvent un puissant moteur de mobilisation - leur instrumentalisation pose problème. On peut par exemple questionner l’utilisation faite par la Coordination rurale ou la FNSEA du « malaise paysan », lorsque ces syndicats revendiquent la suppression de normes environnementales, présentées comme injustifiées ou excessives, alors que les agriculteur·rices ont des positions très diverses sur ce point et demandent avant tout une considération de leur travail et un partage de la valeur plus équitable.

Discours réducteurs et lectures simplificatrices

En déformant et caricaturant les milieux ruraux, les discours dominants maltraitent et invisibilisent les habitant·es et leurs organisations ; ils provoquent chez elles et eux des incompréhensions, des résistances, de la colère, de la démagogie parfois. Ces récits tendent en effet à simplifier et à homogénéiser : le rural y est présenté comme « un peu arriéré et beauf », ou alors comme « authentique et ressource, espace de tous les possibles » [2].

S’il y a eu une montée du « désir de campagne », des acquisitions immobilières et des retraites rurales le temps des confinements, il n'y a pas véritablement eu d’exode urbain, au-delà des tendances préexistantes [3]. Et les conditions de vie et de travail des « premiers de cordée » dont on a vanté les mérites ne semblent pas avoir progressé dans le médico-social, le bâtiment ou le milieu éducatif.

Le ressentiment tient donc à des réalités socioéconomiques observables dans nombre de bassins de vie ruraux : déclin industriel, fermeture de services et de lieux de rencontres, dégradation du bâti, vieillissement de la population…  Mais il est aussi à mettre en relation avec les regards surplombants, voire misérabilistes, dont ces milieux font l’objet de la part des médias majoritaires et des leaders d’opinion, largement installés en milieu urbain.

La journaliste pigiste indépendante Emma Conquet a pointé et documenté les postures et les discours problématiques accompagnant des initiatives parachutées en territoire rural : une forme de « misérabilisme et de syndrome du sauveur urbain [4]. [Les habitants des campagnes] sont souvent décrits comme passifs, victimes de l’abandon, et incapables de revitaliser leurs territoires sans l’aide de citadins bien intentionnés. » Elle mentionne en exemple « une vidéo publiée par La Dépêche du Midi, [dans laquelle] deux jeunes Parisiens issus d’écoles de commerce viennent à la rescousse du Lot-et-Garonne, en ouvrant une buvette itinérante, pour “créer du lien social” ».

Des médias peu représentatifs… et sous influence.

« Si l’on regarde du côté de la presse et de l’écrit, force est de constater que l’on parle très peu (ou mal) du rural, malgré davantage d’intérêt des médias dominants depuis les Gilets jaunes et le Covid et l’implication de journalistes sensibles à ces questions. Une des raisons de ces biais est liée au profil des journalistes : plus de la moitié des 36 000 cartes de presse délivrées le sont en Île-de-France et ceux engagés dans des titres locaux n’ont parfois pas d’attache à ce territoire », écrivait-on dans Transrural Initiatives en 2023 [2]. Par ailleurs, la concentration grandissante des médias ajoute à l’uniformisation de l’information et des représentations.

De plus, depuis quelques années, plusieurs entrepreneurs ont entamé une offensive idéologique à travers la création ou le renforcement de différents médias, réseaux sociaux, écoles et instituts privés, à l’image du « projet Périclès » [5], think-tank financé par le millionnaire d’extrême-droite Pierre-Edouard Stérin. Cette stratégie d’influence vise à imposer une vision conservatrice de la société, conforme à leurs intérêts, défendant de supposées « valeurs rurales » : attachement à la terre, mise en avant du travail, respect de l’ordre social, références culturelles marquées aux anciens et au patrimoine historique, promotion de la famille nucléaire comme unique modèle, répartition sexuée des rôles entre le travail rémunéré et le travail domestique…

De son côté, la presse quotidienne régionale tend à traiter les sujets de fond de manière superficielle, sous les mêmes angles, faute de temps et de moyens pour aller au-delà des discours convenus et des sources officielles. **La proximité et la dépendance relative de ces titres aux pouvoirs économiques et politiques locaux limitent en effet les regards critiques et l’expression d’autres visions dans leurs colonnes.

Des politiques publiques déconnectées des réalités ?

Ces discours et couvertures inspirent ou reflètent des politiques publiques souvent inadaptées et décalées vis-à-vis des réalités locales. Au nom de l’efficacité économique et d’une responsabilité toute gestionnaire, elles se traduisent par des injonctions, de l’évaluation ou du contrôle : incitation à la création d’entreprise, à l’autonomisation financière des associations, rationalisation des aides publiques, exigence accrue de justifications pour les initiatives soutenues ou tolérées… tout ceci sans réelle considération des particularités du territoire, des rôles joués par ces structures et des aspirations des personnes.

Dans un autre registre, les politiques publiques de soutien au développement agricole et rural ne sont pas exemptes d’ambiguïtés. En France et en Europe, les programmes structurants d’aménagement du territoire et les déclinaisons de la Politique agricole commune (3ème pilier) depuis les années 1980 ont comporté un important volet de compensation des « handicaps naturels ou socio-économiques » des régions les plus isolées. Si ces politiques ont permis le maintien et l’accueil des habitant·es, accompagné la création d’équipements et d’activités locales par des investissements et des aides diverses, elles ont aussi entretenu la vision d’espaces ruraux « en retard » vis-à-vis d’un standard métropolitain. Ces politiques ont paradoxalement renforcé la logique de « l’attractivité » [6], induisant une forme de compétition entre territoires, dont on perçoit aujourd’hui les effets pervers. Plusieurs parcs naturels régionaux ont entrepris une relecture critique de cette approche à travers le concept d’« habitabilité » [7] forgé récemment par des chercheur·euses en sciences humaines et sociales. Il s’agit de s’interroger sur les conditions qui permettent de bien vivre dans un territoire sur le temps long, sans porter atteinte au milieu et aux autres habitant·es, plutôt que de chercher à attirer du monde à court terme et à tout prix.

Des programmes comme « Action cœur de ville », « Fabriques de territoire » ou encore « Manufactures de proximité » ont certes soutenu un temps le développement de tiers-lieux, recycleries, épiceries…  Cependant, la priorité a souvent été accordée aux projets entrepreneuriaux et si ces projets ont plutôt bien fonctionné quand ils s’appuyaient sur une dynamique existante, des groupes locaux et/ou des élu·es investi·es dans leur village, ils ont parfois été contre-productifs ou se sont essoufflés lorsqu’ils n’ont pas pris en compte les initiatives et pratiques en place : Foyers ruraux, Maison des Jeunes et de la Culture (MJC), associations locales ou autres collectifs informels, fêtes de village…

Alors qu’est-ce qu’on fait ?